Lettre à mes amis (qui se pensent) toujours plus à gauche que moi.
Mes amis,
Oui, Parcoursup, est, a été, sera stressant pour nos enfants. Ce serait chouette d’instaurer pour tout le monde un “droit d’errance” comme celui que je me suis octroyé, venant d’un milieu plutôt privilégié. J’ai attendu d’avoir 23 ans avant de me décider à passer le concours de prof des écoles après avoir bien profité de mes années de fac (deux redoublements, une année à l’armée dans la fanfare…). J’ai même découvert que ce droit existe en Suède. On peut ainsi reprendre des études après quelques années d’expériences dans la “vraie vie”.
Mais alors que penser de l’orientation vers un lycée professionnel à 9 ans ?
C’est pourtant ce qui se passe pour des dizaines de milliers d’élèves de CM1, tous les ans en France, sans que cela ne choque grand monde…
Si vous voulez prendre 1 minute 30 pour voir comment ça se joue :
“Tout le monde va se moquer de moi…” Bah oui… il le sait, lui. Mais pour les adultes “Non ! Alors, ça il en est hors de question !” Bah si… SEGPA, c’est une insulte sur les réseaux dits sociaux, dans le collège, dans le quartier, tous les gamins le savent. Comme en ITEP (voir la recherche d’Hugo Dupont), on le cache dans son parcours quand on en est sorti. Comme une parenthèse invisible. Il n’y a que le Système qui veut continuer à faire croire que ”c’est important pour toi d’écouter Nicolas, papa et toi-même”. Bah non, pas toi-même, apparemment. Mensonge. Méthode Coué. Et c’est ainsi que 80% des élèves de SEGPA sont issus de milieux sociaux défavorisés, racisés, qui plus est, dans les SEGPA de ville. Et pas un enfant de prof à l’horizon…
Après 20 ans passés en SEGPA et 20 ans à avoir entendu qu’il faudrait “revaloriser la voie professionnelle” et les “métiers manuels” qui nécessitent aussi de l’intelligence et de la réflexion (ça marche bien pour chirurgien·ne…), rien n’a changé. Quand j’en parle, on continue de me brandir “l’exception consolante”. Comme dans la séquence ci-dessus, on a toujours sous le coude un Enzo qui a réussi en passant par la SEGPA et qu’on fait revenir pour témoigner. Et les 15 autres de la classe, iels sont devenu·es quoi ?
Une étude de la DEPP a pourtant publié des chiffres qu’on ne veut pas regarder en face :
“environ 37 % des élèves de SEGPA obtiennent un diplôme (principalement un CAP) huit ans après leur entrée en sixième, tandis que 58 % sortent du système éducatif sans aucun diplôme”. Et faut-il préciser ce que l’on peut faire avec un CAP sur le marché du travail aujourd’hui ? 58 + 37 = ?
Deux revendications simples pour sortir de la crise…
Alors, les solutions ? À la CFDT, si on critique, on propose. Donc je propose (ce qui suit n’engage que moi).
Concernant les SEPGA. Eh bien figurez-vous que comme mes anciens élèves qui pillent la FNAC, je me radicalise. Je propose une loi Basaglia (fermeture de tous les hôpitaux psychiatriques italiens en 1978) ou loi 180 à la française. Une désinstitutionnalisation, ça s’appelle. Parce qu’il existe un phénomène bien connu et simple à comprendre : ouvrez une structure ségrégative, elle se remplit. Je suis donc pour qu’on violente le Système du collège plutôt qu’on attende que ces gamins se retournent contre des magasins Lacoste ou North Face pour avoir leur part du gâteau. Je condamne les violences policières, je condamne les violences de petits bourgeois soit-disant anticapitalistes qui se font un petit frisson en cassant un abri-bus. Mais je ne condamne pas la violence de mes anciens élèves de SEGPA qui passeront leurs vacances en comparution immédiate (plus rapide que Sarkozy…) plutôt qu’à Essaouira ou Pise (très sympa à l’automne quand il fait encore doux…). D’ailleurs, la violence, visiblement, elle est. Qui suis-je pour la condamner ? Je suis donc pour qu’on ferme les SEPGA et qu’on se demande : alors, qu’est-ce qu’on fait de ces gamins “no limit” qu’on ne sait pas gérer ? Plutôt que de les mettre tous ensemble dans une même classe pour 4 ans et de filer des primes et raccourcir l’emploi du temps des profs qui les prennent, pour tenir, dans un deal honteux et ultraviolent que personne ne condamne… Dans la dernière SEGPA où j’ai travaillé, ma collègue PLP nous disait qu’elle avait fini l’année avec 2 élèves de troisième (sur 8 au départ)… Nous partîmes 16…
Concernant les lycées pro. La solution est simple. Elle vient de Finlande : le Slöjd. On ne revalorisera rien du tout tant que TOUS les élèves ne feront pas l’expérience du travail de la main, qui est tout autant un travail de l’intelligence, et peut même y donner goût ! Aujourd’hui, échec scolaire = lycée pro, stmg. Point. Et ne me ressortez pas votre exception consolante, svp.
Voilà donc deux mesures simples, de justice sociale, donc “de gauche” a priori, comme réponse à une problématique déjà pointée en 1982 dans le rapport Legrand (il y a 44 ans, 7 ans après la création du “collège unique”) et qui se résume en une phrase simple : “on a démocratisé l’accès à l’enseignement, mais pas l’enseignement”.
En cette période chaotique (octobre 2026), me revient le générique de la série “Arnold et Willy” dont je n’ai pas dû louper beaucoup d’épisodes…
« Faut de tout pour faire un monde… On ne se rencontre pas… Partager… «
Ma génération arrive au pouvoir, j’espère qu’elle s’en rappellera, je le remets-là au cas où… naïf (et mou et pas assez de gauche) de la CFDT que je suis…
Personne dans le monde
Ne marche du même pas
Et même si la Terre est ronde
On ne se rencontre pas
Les apparences et les préférences
Ont trop d’importance
Acceptons les différences
C’est vrai
Faut de tout tu sais
Faut de tout c’est vrai
Faut de tout pour faire un monde
Personne dans la vie ne choisit sa couleur
L’important c’est d’écouter son cœur
Si celui du copain est différent très bien
C’est le sien tu as le tien et j’ai le mien
Alors tendons-nous la main
Personne dans le monde
Ne marche du même pas
Et même si la Terre est ronde
On ne se rencontre pas
Les apparences et les préférences
Ont trop d’importance
Acceptons les différences
C’est vrai
Faut de tout tu sais
Faut de tout c’est vrai
Faut de tout pour faire un monde