Depuis une dizaine d’années la « tempête des éducations à » s’est installée dans l'Éducation nationale. Nous essaierons d'envisager comment passer d'une logique d'empilement des « éducations à » à une logique d'intégration dans de véritables expériences éducatives.
Les urgences sociétales s’imposent, de fait, comme des urgences éducatives. Il faudrait réagir aussi vite que l’on détruit la planète, et nos jeunes au passage.
Les intentions éducatives, les compétences générales du socle ont progressivement pris la forme de modules, de séquences, de partenariats, de dispositifs, de chartes…
Vite, vite…
Sans s’arrêter de pédaler vers le précipice, on assigne à l’École le rôle d’éduquer les jeunes générations à freiner, tout en continuant à valoriser en son sein la tête du peloton.
Empreints de ces contradictions, le défi n’est pas simple à relever. Et, pris dans la tempête, pas toujours facile de lever le nez.
Alors souvent, on courbe le dos et on pédale.
Certains les mains sur les freins, les pieds traînant par terre. Certains avec une carte des sentiers alternatifs. D’autres équipés de tout l’attirail le plus profilé, filant sur l’autoroute. Souvent en peloton désorganisé, laissant certains derrière ou voyant d’autres s’échapper.
Et au ravitaillement, on se demande…
Comment trouver du temps, des moyens, des personnels pour proposer des cours, des projets, des vies de classe, des partenariats ?
Comment faire vivre l’éducation au développement durable, à la vie affective et relationnelle et sexuelle, au numérique, à la laïcité, à la culture, à l’égalité entre les femmes et les hommes… ?
Comment combiner tout cela avec les attentes et les contraintes des sections et options qui se multiplient elles aussi : sciences, langues, CHAM, etc. ?
Et les programmes, quand même. On les met où ?
Est-ce qu’on fait tout en plus ? Mais on est déjà sur le grand braquet.
Est-ce qu’on doit se doper ?
Est-ce qu’on essaie de trier ?
Mais trier quoi ? La planète devant la culture ? Le numérique devant l’EVARS ? L’égalité avant la laïcité ? Et qui décide de ce qui est prioritaire ?
Face à ces défis, et plus souvent qu’on ne l’imagine, le collectif tente de réagir.
On repense un projet d’établissement, voire de réseau. On imagine des liens avec un PEDT.
Cela se tente. Et cela peut fonctionner.
Mais privilégier quelques axes sur un papier ne permet pas de faire disparaître tous les autres formulaires, attendus, contrats d’objectifs, programmes, dispositifs, validations, Pix et compagnie. qui de fait, empêchent de choisir.
Et choisir un axe, même avec toutes les précautions et toutes les tentatives de collaboration, ne permet pas toujours de répondre à l’ensemble des besoins des élèves comme des enseignants.
Rien ne garantit que tout le monde finira la course.
Souvent, il reste cette impression de devoir mettre pied à terre. Ou de pédaler dans la semoule.
Sans moyens. Et sans temps supplémentaire.
Pourtant, au milieu de tout cela, chacun s’attelle
En quête de sens, selon les personnalités de la salle des personnels, les appétences et les compétences, les territoires, les projets déjà là, les rencontres possibles, les initiatives, les ateliers, les jardins, les sorties…
Les idées s’égrènent.
Au fil de la course, les HSE se distribuent tant qu’il y en a. Là-haut, les cases se cochent tant que possible.
Et puis, au cœur du peloton, il y a les jeunes
Certains ont pris la roue. D’autres ont pris des chemins de traverse. Certains se mettent à l’abri. D’autres suivent en pleurant, d’autres en se marrant. Des souvenirs se créent. Au mieux, des rencontres se tissent. Des traces et des apprentissages s’approfondissent, se stabilisent. Quelques-uns même feront des liens. Ils auront vu les fleurs sur le chemin.
Chaque personnel s’engage pourtant avec des bouts de ficelle de plus en plus ténus.
Chaque équipe parvient, plus ou moins, à échanger, à observer, à créer.
Et chacun prend ce temps pour faire avec.
Pour embarquer dans ce qu’il ou elle pense être une priorité, une proposition d’émancipation, de réflexion, de questionnement de notre rapport aux autres et au monde.
Et chacun.e a raison.
Il ou elle s’accroche à ce qui fait le cœur de son métier. Tente d’allumer cette petite étincelle dans les yeux. De révéler le désir de comprendre, de connaître, de pratiquer. De proposer un espace de rencontre, de réciprocité, d’ouverture, voire d’élan. Il ou elle chemine, avec et par les gamins, acceptant d’évoluer avec eux.
Une posture éducative, finalement.
Une forme d’éthique qui pourrait être au cœur de toutes ces « éducations à », et qui pourrait se vivre partout.
Un axe commun dans la tempête
Peut-être pouvons-nous sortir de la tempête autrement que par une nouvelle liste de priorités.
La question ne serait plus seulement de juxtaposer, de trier ou de hiérarchiser les « éducations à ».
Elle serait de choisir sciemment une entrée, et de construire autour d’elle une véritable expérience éducative.
De forer. De creuser. D’approfondir.
Avec la confiance que, par cette entrée portée par une réflexion commune sur la posture éducative, nombre de ces « éducations à » pourront prendre le temps de vivre, d’être portées, incarnées.
Prendre le temps de l’éducation tout court.
Poser son attention sur ce qui se joue dans ce découvrir-apprendre. Permettre aux élèves d’expérimenter, de questionner, de faire des liens, de rencontrer, de pratiquer, de recommencer.
Sans faire la course.
Et, de fait, cela existe déjà.
Un jardin peut devenir beaucoup plus qu’un jardin
Cela commence parfois par un projet jardin avec un groupe d’éco-délégués.
L’occasion de questionner les métiers, les représentations, les stéréotypes de genre, les médias et les publicités qui les véhiculent.
L’occasion de se questionner sur le vivant, les animaux invisibles, l’impact des fleurs cultivées.
L’occasion d’aborder l’alimentation. De réfléchir aux déplacements. De visiter un jardin comme une œuvre artistique ou comme un lieu de production.
D’étudier les saisons, de programmer les plantations, d’imaginer le jardin en 3D…
À la croisée de plusieurs « éducations à » mais sans avoir besoin de les empiler.
Un projet artistique peut faire de même
Cela commence parfois par un projet artistique. Pratiquer la danse.
Rencontrer un groupe de jeunes du quartier. Aller interroger des artistes qui ont croisé des styles de danse, d’arts visuels, de musique. Visiter une salle de spectacle. Interroger les métiers, leur représentativité, les rapports entre les femmes et les hommes. Questionner le lieu, les matériaux utilisés. Comprendre les politiques culturelles et les conditions qui permettent à chacun d’accéder au spectacle…
À la croisée, là encore. Une expérience vécue peut ainsi permettre de travailler plusieurs dimensions sans transformer chacune d’elles en nouveau dispositif à valider.
Faire confiance aux équipes pour choisir
Les personnels ne pourront bien sûr pas tout faire.
Mais peut-être mettrons-nous moins d’énergie et plus de plaisir à approfondir un projet, à nous interroger sur toutes les dimensions qu’il entrecroise.
Peut-être trouverons-nous davantage de sens à proposer à des collègues de croiser les regards, de l’étoffer.
Susciter des temps communs. Questionner les valeurs et les normes véhiculées. Identifier les expériences communes traversées. Observer ce que les élèves vivent réellement. Accompagner leur cheminement.
Seul.e dans sa classe parfois. Avec les autres si on le sent. Dehors si cela est possible. La mise à l’écart du socle commun, comme des approches interdiscplinaires, tout comme la diminution des budgets alloués à la culture ne vont pas dans ce sens. « La moindre place accordée au socle commun et aux approches interdisciplinaires… »
Mais les équipes peuvent se faire confiance.
Cette logique n’est parfois pas si éloignée de ce qui se fait déjà.
Forer l’éducation. Insister sur la persévérance, l’apprentissage au long cours et les apprentissages successifs. Et, à chaque couche, s’émerveiller, découvrir, critiquer, comprendre, recommencer. Par exemple, co-construire une fiche de synthèse autour des thèmes choisis à la croisée des Parcours. Cibler 2-3 axes à aborder au choix en fonction de leur pertinence pour chaque projet, séquence. En constituer une trace pour les équipes comme pour les élèves.
Cela suppose du temps. Cela suppose des moyens (notamment de formations, d’encadrement, de finances pour les déplacements, visites…).
Mais peut-être surtout, cela suppose de faire confiance aux professionnels pour choisir ce qui, dans leur contexte, peut constituer une expérience éducative riche pour leurs élèves.
Ne plus avoir comme seule ligne de mire la case « éducation à », la validation d’un dispositif ou l’empilement d’offres, d’injonctions et de partenariats.
Les « éducations à » portent des enjeux essentiels. Le problème n’est peut-être pas d’en faire moins mais autrement. Et peut-être un peu « moins » d’accumulation d’autres chapitres dans les programmes.
Parce que l’éducation ne se fait pas au sprint. Elle se construit dans la durée, dans les relations, dans les expériences vécues.
Alors, peut-être pouvons-nous changer de logique. Et trouver, collectivement, le bon braquet.