Petite chronique 2026 d’une école prise au hasard (la mienne)

Ou de la robustesse d'une équipe face à un enchaînement de crises (climatiques, violences…)

Un automne pourtant prometteur

Rentrée 2025

En cette année scolaire 2025-2026, j’arrive dans une nouvelle école d’un quartier « Politique de la ville » de Nantes. Je découvre une équipe soudée et motivée autour d’un même projet : faire progresser l’ensemble des élèves malgré les difficultés. C’est une école dont l’Indice de Position Social (IPS) est très bas. Cependant, le collège de secteur n’étant pas en Éducation Prioritaire, mon école n’avait normalement pas le droit d’être classée Rep. Il y a quelques années, l’équipe accompagnée par Pascal Lechat du Sgen-CFDT, s’est battue pour obtenir ce statut. Nous sommes donc bien en Rep grâce à ce combat et un arrangement entre Johanna Rolland, maire de Nantes et Najat Valaut-Belkacem, alors ministre de l’Éducation Nationale.

Je découvre une organisation qui me plaît.

De nombreux et nombreuses élèves en situation de handicap fréquentent cette école. Ainsi, nous bénéficions d’une équipe conséquente d’AESH. Environ 12 emplois temps plein pour 12 classes. Cela nous permet d’être souvent deux adultes dans la classe. Le revers de la médaille, c’est que le directeur se casse la tête à construire et reconstruire régulièrement leurs emplois du temps. Il y a des ateliers entre les classes qui permettent également des « soupapes de décompression » lorsque certain·es élèves en ont besoin. En effet, outre les élèves en situation de handicap, nous devons aussi nous occuper de nombreux élèves perturbateurs et perturbatrices.

Nous accueillons les élèves dans les classes le matin et l’après-midi, 10 minutes avant l’heure du début des cours. Cela a été décidé entre les collègues pour apaiser le climat scolaire. Bien sûr, ces 20 minutes par jour de temps supplémentaire face aux élèves ne sont pas payées en plus… Elles relèvent juste de la bonne volonté de chacun·e. Les Activités Pédagogiques Complémentaires consistent à aller à la médiathèque ou au musée d’art avec un petit groupe d’élèves, plutôt que d’ajouter encore des heures de français et de maths. Il y a aussi une fanfare qui regroupe des élèves du CE1 au CM2.

Bref, je me sens bien dans cette école avec mes collègues AESH et professeur·es des écoles.

Un hiver 2026 froid

Une semaine mouvementée

5 janvier 2026 : Reprise des cours. La neige tombe à gros flocons le soir.

6 janvier 2026 : Les collégiens et les collégiennes peuvent rentrer chez eux faute de profs. Dans les écoles, quasiment tous les collègues parviennent à arriver plus ou moins à l’heure. Les IEN, Inspecteurs et Inspectrices de l’Éducation Nationale, demandent aux directions de faire remonter les noms des profs absent·es ou en retard. Les professeur·es des écoles craignent des retraits sur salaire.

7 janvier 2026 : Les collégiens et les collégiennes peuvent rester chez eux. Les écoliers et les écolières n’ont pas d’info.

8 janvier 2026 : La neige a fondu, mais une tempête s’annonce. Les arbres abimés par la neige risquent de perdre leurs branches. À midi, le préfet envoie un message pour proposer aux parents de venir chercher leurs enfants. Les collégiens et les collégiennes rentrent à la maison. Les IEN reprochent aux directions d’avoir dit aux parents de venir chercher leurs enfants.

Les difficultés sociales du quartier se répercutent au sein de l’école

9 janvier 2026 : Nous blaguons avec mes collègues en nous demandant ce qui pourrait bien encore nous tomber sur la tête… Avant la récréation du matin, le directeur passe dans les classes : PPMS (Plan Particulier de Mise en Sécurité). Un dispositif policier cherche des hommes armés tout autour de l’école. Le gardien est en panique. Le directeur discute avec les policiers qui ne voient pas bien l’intérêt de confiner les élèves. Les lycéens et les lycéennes à côté se confinent. La police trouve un impact de balle, mais rien d’autre. Nous expliquons à notre inspecteur que nous aimerions bien être prévenu·es quand des opérations policières ont lieu dans le quartier.

28 février 2026 : Un jeune de 22 ans est tué près de l’école. Ce jeune était un ancien élève de l’école. Le collège à un quart d’heure met en place une cellule psychologique. Chez nous, rien. Les collègues cachent difficilement leur chagrin et leur sentiment d’échec. J’en parle à la F3SCT, Formation Spécialisée en Santé, Sécurité et Conditions de Travail.

Un printemps 2026 caniculaire

Ajouter de la difficulté à la difficulté

30 mars 2026 : Nous apprenons lors de la carte scolaire que nous devons accueillir les enfants roms d’un des plus gros camps de France. C’est le dispositif « Résorption Bidonville ». Mes collègues et moi ne comprenons pas pourquoi c’est notre école, déjà très en difficulté, qui a été choisie. Alors que nous attendions une réelle ouverture, celle-ci est conditionnée à l’accueil de ces élèves allophones, non scolarisé·es auparavant.

Mai 2026 : Plusieurs élèves qui vivent des situations compliquées à la maison deviennent très difficiles dans les classes. L’un d’eux menace de « planter » une de mes collègues avec sa paire de ciseaux. Cette collègue m’avouera plus tard qu’elle a apprécié le soutien de la CFDT et de l’équipe. En effet, elle s’est sentie plus délaissée par ses supérieurs et leurs réponses inadaptées.

24 mai 2026 : Une balle traverse un appartement du quartier.

25 mai 2026 : La semaine caniculaire démarre. Pas de prise de décision de notre hiérarchie sur la possibilité des familles de garder leurs enfants chez eux. Nous prenons la décision de le proposer en fin de semaine.dossier canicule

29 mai 2026 : L’IEN vient faire le service après-vente du dispositif « Résorption Bidonville ». Il repart la queue entre les jambes. L’ensemble de l’équipe est convaincu du bienfondé du dispositif, mais ne comprend pas pourquoi on ajoute de la difficulté à la difficulté. Les collègues sont sur les nerfs. La fin d’année est très compliquée. Le directeur en a plein le dos. Il est d’ailleurs arrêté pour lumbago.

3 juin 2026 : Une collègue écrit sur le groupe signal sur lequel nous échangeons « Voiture de police stationnée devant le portail gyro allumés. Doit-on encore s’inquiéter ? »

Pas de protocoles d’urgence

4 juin 2026 : Tirs dans le quartier. Aucune info de la police. Aucune alerte. La directrice du périscolaire prévient les collègues qu’elle garde les élèves dans l’école le midi. Celles et ceux qui sont rentré·es manger chez elles et eux assistent de leurs fenêtres au meurtre d’un jeune homme. Le lycée proche et le collège à ¼ d’heure confinent les élèves et personnels depuis le matin. Le directeur, pourtant en arrêt, essaie de joindre l’IEN puis le Directeur Académique directement pour alerter. Nous n’avons aucune info de personne. Une collègue va à la médiathèque avec ses élèves l’après-midi en contournant le lieu du crime.

5 juin 2026 : Réunion de crise à 8 h. Une cellule psy est mise en place cette fois-ci. C’est en fait la psy de l’école voisine, non formée pour cela, qui vient dans notre école. Notre psy doit se rendre dans l’école voisine. Nous devions fêter le changement de nom de l’école le soir même. Nous décidons de reporter. La maire de Nantes et le préfet viennent quand même nous assurer de leur soutien. Nous en profitons pour demander d’où sort le dispositif Résorption Bidonville qui tombe sur notre école, qui a pourtant un des plus bas IPS de France.

Un été sur les rotules

Pour terminer l’année en beauté, nous subissons comme tous les élèves et les collègues de l’académie la longue canicule de juin. Là encore, les consignes claires tardent à arriver. Nous improvisons. La fête du changement de nom, déjà reportée sera de nouveau repoussée. Nous espérons pouvoir la célébrer à la rentrée prochaine…

Tout ça pour dire que je m’interroge sur la chaîne d’alerte et la mise en place de cellules de crise en cas de situations exceptionnelles. Sur la charge qui repose sur les directions d’école, tout en bas de l’échelle hiérarchique.

Les vacances se terminent et je suis heureuse de retrouver mon école, mes collègues, mes élèves. Espérons qu’avec un peu d’anticipation et de réflexions collectives, à tous les niveaux de la hiérarchie, cette nouvelle année scolaire se passera mieux. Bonne année à toutes et tous.

Addendum

Parce que ce n’est pas fini…

L’été passe. Les services chargés de payer les parts de pacte du projet Nefle orchestre n’en payent que 3 sur les 5 promis. L’administration n’a pas respecté l’engagement des 5 parts de pacte pendant 3 ans.
Le directeur demande plusieurs fois des réunions pour élaborer des protocoles de crise, connaître la chaîne d’alerte en cas de violences dans le quartier ou de situations climatiques extrêmes. Pas de réponse.

31 août 2026 : Les vacances se terminent. L’équipe est prête. Elle a passé l’été à adapter le mobilier aux élèves, à poser les affiches nécessaires, à finaliser les projets… Le directeur vient de passer son week-end à élaborer les emplois du temps des AESH.

L’équipe de la maternelle est inquiète depuis une semaine. La mairie refuse de nommer un·e Atsem sur l’ouverture car celle-ci serait annulée. Je leur réponds que non, ces deux écoles maternelle et
élémentaire ne figurent pas dans les documents de travail du CSA du 1er septembre. Oui, mais la professeur·e nommée sur l’ouverture de la maternelle vient de partir ailleurs.
Soudainement très inquiet, le directeur décide d’appeler l’IEN fraîchement nommée sur la circonscription. Et là, c’est la douche froide. Faute d’inscription d’enfants roms, le dispositif « Résorption bidonville » est redéployé ailleurs. La collègue nommée à titre définitif sur l’école et qui a passé l’été à installer et préparer sa classe doit tout enlever et partir. L’équipe, oscillant entre colère et désespoir doit revoir toute sa répartition en urgence. Il est 12h30. Dans 20 h, les élèves arrivent.

Encore des questions

Pourquoi ces deux écoles ne figurent-elles pas dans les documents de travail de ce CSA ? Pourquoi personne ne nous a prévenu plus tôt ? Que devient le poste de la collègue nommée sur l’école sans fléchage particulier au mouvement ?

Alors, cette chronique semble ne concerner qu’une école mais je pense que vous avez compris que ce n’est pas le cas. Cette équipe mise à mal n’est qu’un exemple parmi d’autres. J’aurais pu aussi bien vous raconter le profond mal-être de cette autre équipe dont la directrice harcelante depuis des années annonce elle-même son retour, après plusieurs mois d’enquête.

Nous aurions préféré parler de tous ces sujets bien avant avec le Directeur académique afin d’anticiper et prévenir. Seulement, nous attendons toujours l’audience demandée depuis février 2026 comme la
tenue des GDDE promise lors du CSA de mars…

Deuxième conclusion…

Pour conclure, la CFDT a fait sa rentrée syndicale mardi 25 août sur le thème des services publics. M Lecornu et d’autres membres du gouvernement comme le ministre du travail ou celui des comptes publics ont fait de grandes déclarations sur leur attachement profond aux services publics et sur l’importance du dialogue social. Nous avons plutôt l’impression qu’il s’agit de belles paroles non suivies d’actes. Les collègues ressentent une perte du sens de leur travail. Il est grand temps de penser sérieusement au bien-être au travail tant évoqué dans les discours de rentrée.